jeudi 17 février 2011

David Foenkinos, La Délicatesse : jubilatoire !

Ce matin, j'ai lu La Délicatesse, de David Foenkinos.
J'avais quelques courses à faire, et comme il faisait beau, j'ai décidé de m'offrir un Poche. J'ai mis longtemps à choisir. Je n'avais jamais entendu parler de David Foenkinos, je ne savais même pas qu'il était français ; ni même que La Délicatesse était en tête des ventes en ce moment. (Je l'ai su plus tard.)

C'est la quatrième de couverture m'a décidée. Elle commençait par :  
François pensa : si elle commande un déca, je me lève et je m'en vais. C'est la boisson la moins conviviale qui soit. Moi même, je venais de boire beaucoup de café, non décaféiné. J'ai commencé à le lire dans le métro.




Dès la première page, je me suis dit qu'il s'agissait d'un roman d'impression.

Le roman d'impression est généralement d'un livre étrange, plutôt réussi, qui ne supporte aucune pause, aucune distraction. On lui sacrifie (parfois volontiers, ou parfois rongé de remors) une après-midi qui aurait dû être constructive, ou bien une nuit entière de sommeil. C'est un livre qu'on lit si vite, pris d'une torpeur étrange, qu'on n'en retient pas les péripéties. Cela n'a pas d'importance, car c'est un livre dont on ne conserve qu'une impression, souvent très forte, comme un rêve. Et l'histoire pourrait n'être pas plus qu'une idée qui nous aurait traversé l'esprit, à l'instant.
Je crois que chacun a ses roman d'impression ; pour ma part, j'en ai beaucoup : Lorsque j'étais une oeuvre d'art, d'Eric Emmanuel Schmit, La possibilité d'une île, de notre crevette Houllebecq, Belle du Seigneur, d'Albert Cohen... Ou encore les Millenium, qui ne se lisent pas si rapidement qu'une nuit : j'avais dû, à l'époque, leur sacrifier plusieurs nuits blanches consécutives...

Donc, enivrée de café, étourdie par le métro, j'avance dans La Délicatesse.
La syntaxe est amusante, mais assez prévisible, et les artifices comiques sont gros. C'est un comble, l'écriture de Foenkinos manque par endroit de délicatesse... Mais l'histoire a un faux-air d'Une vie, de Maupassant - ce qui ne peut pas nuire. L'auteur analyse même plutôt bien les rapports homme-femme, l'équilibre si fragile, inexplicable, d'un jeune couple. Puis la mort du mari, la détresse sourde de la jeune femme. Jusque-là, c'est un roman d'impression, cela ne fait aucun doute.

Puis, discrètement, La Délicatesse glisse davantage vers Maupassant, Molière, Cohen, ces fins psychologues, ces grands portraitistes. C'est autour de la page 70 que je me suis aperçue que ce roman n'était pas un roman à impression, quand apparait Markus, cet énergumène incompréhensible, ce misanthrope amoureux. C'est à ce moment que Foenkinos devient vraiment intéressant dans sa description de l'être humain. Le ton glisse vers l'absurde, le grotesque côtoie la philosophie fine, avec humour. C'est à ce moment-là, je crois, que les grosses ficelles m'ont paru plus fines que ce dont elles avaient l'air. Et Markus, dans son égarement, mérite sincérement la citation surréaliste de Cioran que l'auteur lui accole : L'art d'aimer, c'est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d'une anémone. Ce n'est pas forcément de la grande littérature, mais... c'est jubilatoire.


 ***


Markus était repassé chez lui, et tournait en rond devant son armoire. Comment s'habiller quand on dîne avec Nathalie ? Il voulait se mettre sur son 31. Ce nombre même était trop petit pour elle. Il aurait voulu se mettre au moins sur son 47, ou sur son 112, ou alors son 387. Il s'étourdissait de chiffres pour oublier les questions majeures. Devait-il porter une cravate ? Il n'y avait personne pour l'aider. Il était seul au monde, et le monde était Nathalie. [...] Le mieux était peut-être d'annuler. Il était encore temps. Problème de force majeure. Oui, je suis désolé, Nathalie. J'aurais tellement aimé, vous le savez bien, mais bon, c'est juste qu'aujourd'hui maman est morte. Ah non, pas bon ça, trop violent. Et trop Camus, pas bon, le Camus pour annuler. Sartre, bien mieux. Je ne peux pas ce soir, vous comprenez, l'enfer c'est les autres. Une petite touche existentialiste dans la voix, ça passerait bien. Tout en divaguant, il se dit qu'elle avait dû elle aussi chercher des excuses pour annuler au dernier moment. Mais pour l'instant, toujours rien. Ils avaient rendez-vous dans une heure, et pas de message. Elle devait être en train de chercher, c'est sûr. Ou alors peut-être qu'elle avait un problème de batterie avec son téléphone, et que, du coup, elle était dans l'incapacité de la prévenir qu'elle avait un empêchement. Il continua à mouliner ainsi un moment, puis n'ayant pas de nouvelles, il sortit avec le sentiment d'avoir à accomplir une mission spatiale.
La Délicatesse, p.102.

La Délicatesse, David Foenkinos
(Gallimard) / Folio - 6,90€

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